Manifeste

pour

le vivant

Attention fragile (de la vulnérabilité)

Le XXème siècle nous a poussé dans la croyance en notre toute puissance et en des modes de conception basés sur la maîtrise et la force.

Notre impréparation à faire face aux vulnérabilités du XXIème siècle est criante. Piliers de la démocratie, milieux naturels, santé individuelle, économie… la cartographie des vulnérabilités -locales et globales- n’est plus une hypothèse mais un paramètre central de la décision.

Il faut apprendre à identifier ces vulnérabilités, restaurer et assumer ce qui a été endommagé. Seul un design de conception et de décision efficace peut intégrer ce contexte.

Vivant(s) (de l’inséparabilité)

Le cartésianisme, en séparant l’homme de la nature, lui a donné la raison de s’en libérer et de l’exploiter de droit. Il a imposé le dogme d’une humanité déconnectée du vivant.

Tout nous prouve aujourd’hui que l’humanité n’est pas libre de se séparer du vivant, et qu’elle lui est intimement liée dans son fonctionnement comme dans ses destinées.

La conscience d’appartenir à ce monde du vivant induit de nouvelles responsabilités, imposent de nouvelles priorités, nécessitent d’autres décisions comme d’autre manière de les prendre.

Ailleurs et Demain (de l’universalité)

Si le soin relève de l’attention au(x) proche(s), il relève tout autant de l’attention à soi-même et à l’autre, humain ou non-humain.

Cet Autre est ailleurs, cet autre est partout, cet autre est à venir. Il est notre enfant, comme il est aux antipodes.

Il m’est relié, est relié, fait société. Cet ailleurs est un territoire autant qu’un réseau, de liens, d’interactions, d’actions et de réactions.

Cet ailleurs, ce demain, fait projet.
Ce qui s’appelle un dessein.

Ici et Maintenant (de la localité)

L’enseignement doit se faire au plus près des gens, des problèmes, et des territoires.

Plus de résolution de problèmes en chambre, mais une implication sur le terrain, où l’on vit, observe, interroge, produit, que ce soit dans la pédagogie où, plus explicitement encore, dans le projet de diplôme, vécu un semestre durant in situ.

Vers l’au-delà (du temps)

Nos vies industrialisées et cadencées ne nous proposent que la répétition ou des tâches aux horizons temporels rapprochés, linéaires, là où le monde nous parle de cycles, de temps longs.

Qui se synchronise aujourd’hui sur les grands cycles du vivant ? Qui a aujourd’hui conscience et capacité de travailler sur des projets dont la vie sera plus longue que la leur ? Nos sociétés séparées ont effacé ces cycles et ces temps longs, et nos écoles participent à cet effacement.

Il est temps de se re-synchroniser, de réapprendre le “présent étendu” et le temps long, de réinscrire l’apprentissage dans un continuum qui le dépasse.

Vers le design de la decision

Nous quittons un monde où il suffisait d’agir sans penser au surlendemain, parce que la destination était connue et heureuse (cela s’appelait le progrès) , pour rentrer dans un monde où nous devons inventer “où atterrir ?”, et nous poser à chaque instant les raisons et le dessein de nos actions, décider en conscience de faire ou de ne pas faire (quoi, pour qui, pourquoi, comment).

Le design ultime est donc celui de la décision, et non plus des expériences ou des choses, car de nos décisions dépendent nos projets, autant qu’elles les dessinent.

Nous quittons un monde où la conception pouvait s’entendre en de vastes programmes linéaires, dont on se savait capable d’écrire les résultats attendus. Ce monde de l’ingénierie si efficace est devenu ainsi le monde des décideurs et des dirigeants.

Désormais, il faut apprendre à concevoir et décider dans l’incertitude, passer par l’expérimentation directe et coopérative, apprendre à solliciter l’intelligence de son cerveau comme celle de son corps, ne plus décider “entre humains” mais parmi les vivants.

Ces compétences sont celles du design, et ce sont des designers de la matière à la décision qu’il faut donc former.